Sœur Marie-Véronique-de-la-Croix, trente-six ans, infirmière de la communauté
Quatrième enfant d’une famille de six filles. Milieu très traditionaliste. Son père est pompier, sa mère reste au foyer et apprend à ses filles à devenir de petites ménagères accomplies. La journée est rythmée par les différentes prières : le rosaire pendant la vaisselle, les bénédicités avant et après les repas.
À treize ans, elle connaît bien les prêtres et les religieuses enseignantes ; à quatorze ans, elle découvre sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et décide de devenir contemplative, et, pourquoi pas, sainte comme elle. Elle passe le certificat d’études puis obtient un C.A.P. de couturière. Lorsqu’elle a seize ans, son père meurt en service. La vie de la maison est bouleversée, la mère doit se mettre à travailler, les trois aînées se marient tandis que Marie-Véronique trouve une place de serveuse dans un café-restaurant. La vie sociale l’intéresse, mais elle continue à être très pieuse. Elle s’inscrit à la J.O.C., dont elle devient bientôt secrétaire de groupe. Cela lui donne beaucoup d’assurance et d’importance. Un moine franciscain lui parle de la communauté de A. Sa mère ne fait pas d’objection au choix qui se dessine : dans la famille, devenir prêtre ou religieuse constitue plutôt une promotion. Marie-Véronique ne veut pas attendre sa majorité. Sainte Thérèse n’est-elle pas entrée au Carmel bien plus jeune qu’elle ?
Elle devient donc clarisse à dix-huit ans. Elle n’est pas seule au noviciat, sœur Marie et sœur Saint-François sont entrées peu auparavant. Marie-Véronique supporte mal leur présence : elle leur est supérieure, elle a fait tellement plus de choses qu’elles ! Aussi se montre-t-elle désagréable ; elle les prend de vitesse dans tous les travaux, les accable de remarques. En plus, les deux autres jeunes femmes sont plutôt jolies, alors qu’elle se sait laide. Malgré leurs efforts, ses compagnes n’arrivent pas à l’aimer, et rien ne va plus au noviciat, où l’atmosphère devient si tendue que l’abbesse doit prendre une décision : faut-il renvoyer la postulante ? la diriger vers un autre monastère ? Finalement, les clarisses de R. acceptent de l’accueillir, le temps de la former au métier d’aide-soignante (il n’y en avait pas à A.). Elle part donc à R. mais revient à A. pour sa prise d’habit, puis repart à R. Elle reviendra définitivement à A. pour prononcer ses vœux perpétuels.
Marie-Véronique est donc l’« infirmière » de la communauté : elle soigne les sœurs malades et âgées, entretient les pièces de l’infirmerie, fait le tri des dons de médicaments, s’occupe de la mutuelle Saint-Martin. Toutes ces tâches sont accomplies sous l’œil vigilant de l’abbesse, qui s’arroge le droit de choisir seule les médicaments à administrer aux sœurs.
Marie-Véronique participe à tous les travaux communautaires ; elle fait tout vite, deux fois plus vite que les autres ; elle brode aussi très bien et réalise toutes les commandes de l’extérieur. Lorsqu’elle a fini un travail, elle a l’habitude de l’exposer dans la salle communautaire et ce geste a le don d’agacer les autres sœurs, qui se consolent en pensant que, malgré son comportement et son efficacité, elle n’est pas appréciée de la mère. (En effet, les coulpes de l’abbesse concernent très souvent Marie-Véronique : j’ai manqué de patience envers ma sœur…)
Marie-Véronique supporte mal la nourriture qu’on lui sert ; le végétarisme ne lui convient pas, et régulièrement elle réclame de la viande sous prétexte qu’elle travaille plus que les autres. Notre mère ne lui accorde jamais la moindre faveur. Elle est cependant la seule à boire du vin (avec sœur Marie-de-la-Providence ; mais pour celle-ci la chose est exceptionnelle et réservée au jour de fabrication des hosties).
Au moment de ses règles, elle est obligée de rester couchée, tant elle souffre. La mère estime inutile de consulter un gynécologue, tout comme elle tarde énormément à l’autoriser à passer des radios pour ses genoux, qui lui font si mal qu’elle monte les escaliers avec difficulté et ne peut plus jardiner. Les radios enfin faites, l’opération des ménisques s’imposera. Mais la mère aura attendu près de cinq ans dans l’indifférence.
Marie-Véronique est forte et musculeuse : moins d’un mètre soixante et plus de quatre-vingts kilos. Elle a un aspect plus viril que féminin, un système pileux très développé et d’étonnants yeux de chat. Ses lèvres minces disparaissent entre ses joues rebondies, et, quand elle est contrariée ou lorsque le repas lui déplaît, elle a toujours le même tic : mettre la bouche en cul de poule.
Elle ne lit que ce qui concerne le Saint-Père, le reste ne l’intéressant pas. Son plus cher souhait est de parvenir à la sainteté par la souffrance.